L'étrange randonnée

    La nuit étend ses voiles noirs sur le paysage campagnard. Au loin, une silhouette découpe un coin de ciel ; c'est Claude Legrand. Grand et svelte, Claude termine des études en science ; ses loisirs, il les passe dans cette lande verdoyante où il retrouve une atmosphère paisible et innocente alors qu'à la ville, ce n'est que bruits et chamailles.

    Qu'est-ce qui l'attire là ? Claude n'aurait pu le dire ! Il parcourait des sentiers mille fois parcourus, des buissons mille fois traversés et cela lui procurait une joie intérieur comme il n'en retrouvait nulle part ailleurs.

    Ce soir-là, Claude prit, par exception, un vieux sentier connu seulement par les patriarches du village et dont son parrain lui avait dévoilé dans sa jeunesse. De grands arbres ancestraux gardaient un petit passage oublié depuis fort longtemps. Passé cette barrière naturelle, le sentier disparaissait sous une montagne d'herbes et de fleurs entrelacés, puis il réapparaissait plus loin pour s'enfoncer afin dans la pénombre du sous-bois. À droite s'étendait une carrière dénudée dont les rochers, témoins sans doute de quelques batailles sanglantes, penchaient la tête en signe de détresse. À gauche, les grands ormes, alignés comme à la parade, étendaient leurs longs bras décharnés vers le ciel. Un ruisselet, couleur de sang, fuyait, comme un coupable, vers une sortie connue de lui seul.. Le vent respectait ce lieu de tristesse et, retenant son souffle, il se dirigeait vers des lieux plus coupables à ses yeux. Nulle présence humaine ne troublait la paix de ce monde féerique et partout régnait le souvenir des drames d'autrefois.

    Claude s'agenouilla un bref instant devant la tombe de son bisaïeul située au pied d'un coteau où il avait trouvé la mort dans un duel funeste, puis il continua d'errer, sans but précis, dans cet éden de paix.

    Passé le sous-bois s'étalait une vallée encastrée entre deux pans de rochers aussi dénudés qu'un caillou. De grandes pierres écartelées déterminaient un passage envahi par des herbages et d'immenses ruines noircies témoignaient d'un passé glorieux maintenant tombé dans l'oubli ; c'était l'ancien royaume des Legrand. En un instant, toutes les fastes du passé lui revinrent à la mémoire, mais les dettes avaient accablées l'immense fortune familiale. Tournant le dos à ces souvenirs, Claude retourna vers les tracas et les soucis quotidiens.

    Il vaut mieux chercher le bonheur dans les avantages de l'avenir que dans les événements du passé.

Sel Reiht
1965