Les deux amis

Chapitre I

    Neuf heure!  Au loin Big Ben égrène les heures.  Le smog envahit les faubourgs de Londres.  Près des ruines d'un édifice détruit par une V2, deux ombres se dirigeaient vers le port sur la Tamise.

    À la lueur d'un réverbère, les deux silhouettes se précisaient.  Le premier personnage, à la chevelure rare et brunâtre, au visage en forme de couteau, au front large et ridé, aux yeux petits et encastrés dans leurs orbites, au regard terrifié, au nez de boxeur, aux joues creuses, à la dentition incomplète, au menton enfouit dans un rideau de peau sèche et crevassée et au cou difforme posé sur un corps décharné habillé de vieux vêtements usés jusqu'à la corde, titubait sous l'effet de la boisson.

    Le second, à la chevelure noire, abondante et ondulée, au visage arrondi, au front petit et lisse, aux yeux globuleux, au regard calme, au nez conventionnel, aux joues balafrées par le petite vérole, à la dentition complète et d'une blancheur exemplaire, au menton carré et saillant et au cou court et pyramidal posé sur un corps petit mais joufflu habillé avec des vêtements de seconde coupe en bon état, soutenait un compagnon perdu dans les vapeurs de l'alcool.

    Le smog s'épaississait de plus en plus et les deux amis devaient ralentir leur allure pour ne point se heurter aux murs et réverbères qu'ils trouvaient dans leur chemin.  De temps à autre, un taxi les dépassait à une vitesse guère supérieure à la leur pour disparaître quelques pas plus loin.  Au port, tout était calme; les remorques et les transatlantiques se reposaient amarrés à leurs quais, les débardeurs et les mécaniciens avaient désertés leurs postes pour se diriger vers une office chaude et accueillante, les innombrables trains avaient stoppés leurs convois pour éviter de possibles collisions.

    Quelques vagabonds déambulaient à la recherche d'un gîte pour la nuit, d'autres se dirigeaient vers un café enfumé pour boire un p'tit coup.  Rick Hold, tout en soutenant son ami Bob Lemon, évita de passer devant ce lieu malsain où l'on risque plutôt de recevoir un coup de couteau qu'un café.  Tout en restant prisonnier du smog, les deux compères s'approchaient de plus en plus du port et d'une pension en particulier où l'on servait l'un de ces cafés comme seul les vraies anglaises savaient le préparer : doux, fumant et pur.  Avant d'arriver à cette pension, les deux comparses avaient à éviter les coins les plus malfamés des faubourgs et d'échapper à l'étreinte du smog qui allait toujours en s'épaississant.

    Il était rare que la police se présente dans ces lieux où seul régnaient à violence, la peur, la misère.  Ne comptant point sur la police pour assurer leur protection, les personnes, qui passaient par ces endroits, devaient se muni soit d'un couteau, soit d'un bâton et soit même d'un revolver.  Rick et Bob ne faisaient pas exception à cette règle et, même s'ils avaient levé le coude un peu trop souvent, Bob avec son poing américain et Rick avec son poignard arabe, sauraient se montrer à la hauteur de la situation en cas d'attaque.

    Peu après avoir traverser ce premier quartier, Rick et Bob s'approchèrent d'une maison à la façade noire et craquelée où se situait, ils y avaient déjà été, une fumerie d'opium.  Toujours en se dirigeant vers la pension, ils dépassèrent une maison où se nichaient de jeunes femmes peu vertueuses.  Deux portes plus loin, on rencontrait une maison de jeu où le perdant était, presque à coup sûr, envoyé dans un monde meilleur.  Plus loin, l'on retrouvait un terrain vague où polluaient les rats, la vermine et toutes autres sortes d'insectes et d'individus pouvant attirer des ennuis à ceux qui n'étaient pas sur leurs gardes.

    Passé ces lieux de débauche, Rick et Bob s'engagèrent dans la Main Street,  Celle-ci était bordée de taudis où une dizaine d'enfants d'une même famille vivaient entassés dans deux chambres noirâtres, malsaines, à l'air vicié par les moisissures et l'odeur de transpiration. Plusieurs cours, véritable coupe-gorge, séparaient les épaves de maison aux toits pliés sous le poids des ans, aux murs noircis par la suie dégagée par les cheminées des usines environnantes, aux fenêtres basses et encrassées et aux portes cochères écrasées par lamasse des maisons.

    Après une dizaine de minutes, ils arrivèrent au port où s'entassaient, pêle-mêle, des ballots de laine d'Australie, des fûts de pétrole d'Arabie Saoudite, des peaux de fourrure du Canada, des caisses où étaient inscrits des mots tel que : Made in Japan, Made in U.S.A. ou encore Made in Russia ainsi que des silos plein de grains de Roumanie.  Une vieille passerelle, dont les planches écartelées baignaient dans une eau couleur de rouille, réunissait ce coin du port à un vieux trottoir cimenté qui serpentait vers le nord de la Tamise.  C'était là, dans le quartier crasseux des débardeurs, que se situait la maison de pension que Rick et de Bob cherchaient depuis si longtemps.

    Imposante par sa hauteur de cinq étages et par sa couleur mi-noirâtre et mi-rougeâtre, la pension présentait à la rue d'innombrables fenêtres dont quelques-unes projetaient de longs rayons jaunâtres.  Une porte à battants dominait un perron gardé par deux lions de pierre.  Derrière cette porte, un court passage fleurdelisé donnait accès aux principales pièces du rez-de-chaussée. Au centre de la salle à dîner trônait une table de style conférence dont chaque chaise s'accouplait avec un service de table alors qu'au salon, les divans épousaient la forme de gens mille fois assis.  Aix murs apparaissait un gigantesque portrait de la Reine Elisabeth II et deux portraits plus petits de Wilson Churchill et d'Edouard IV. Au fond de la pièce s'élevait l'escalier aux marches difformes qui conduisait aux étages supérieurs. 

    À peine Rick et Bob eurent-ils pénétré dans l'édifice qu'une pluie abondante noya le paysage dans un brouillard d'eau.

Chapitre II

   Le lendemain, alors qu'un soleil printanier se montrait pour l'une des rares fois dans l'azur bleuté, Rick et Bob se préparaient pour rendre visite à M George Handly, le directeur du personnel du Métro de Londres.

    Contrairement à la veille, les deux amis traversèrent les faubourgs en peu de temps.  Sur la Great Walk, les deux comparses prirent un des fameux autobus anglais à deux étages pour parvenir au quartier des affaires, là où M. Handly possédait un bureau.  Petit de stature, M. Handly possédait une résistance physique hors-pair.  Grâce à sa bonté d'âme et à un certain charme émettant de sa personne, il avait su s'attirer l'amitié de ses subordonnés.

    C'est avec un peu de nervosité que Rick et Bob se présentèrent devant cet éminent personnage.  Celui-ci, prenant son temps, les inspecta de ses yeux vifs et, tendant la main, il les pria de s'asseoir.

    Après quelques instants de réflexion, M. Handly commença à les questionner: "Que puis-je pour vous?"

    Ce fut Bob qui répondit: "Nous aimerions travailler dans l'une de vos unités mobiles du métro."

        -    Avez-vous déjà travaillé pour nous?
        -    Non, jamais!
        -    Où avez-vous travaillé pour la dernière fois?
        -    À Molsen Craft, une maison d'édition sur Great Way.
        -    Pourquoi avez-vous quitté cette compagnie?
        -    La maison a déclaré faillite.

    Après un long moment de silence, M Handly sorti deux fiches d'une serviette en cuir posée près de sa chaise.  Les ayant parcourues rapidement, il les présenta aux deux amis installés dans deux chaises de style Henri VIII.

    Alors que M Handly parcourait les fiches dûment remplies, Rick et Bob détaillèrent le bureau : d'énormes casiers noirs s'encastraient le long de murs teintés bleu pâle, d'innombrables diplômes blanchissaient le mur à différents endroits, une petite fenêtre drapée éclairait l' appartement, une lampe dorait un coin du mur nord. Un bureau en ébène meublait le centre du local.  Sur le buvard, s'entassaient le courrier du jour, les ordres rédigés au chefs de département et le rapport des réparations effectuées sur le matériel roulant du métro.

    Après la lecture de leurs fiches, M. Handly parla, à l'aide de l'inter-com, à sa secrétaire et, en se levant, il s'adressa aux deux compères: "Veuillez me suivre s'il vous plait".

    D'un pas alerte, M. Handly les guida à travers le dédale des couloirs qui rayonnaient de part et d'autre de l'étage.  Comme l'ascenseur était bondé de monde, le directeur empruntât l'escalier de service pour accéder au huitième étage.  Lentement, M. Handly se dirigea vers une petite porte où était inscrit en lettres noires sur la vitre: M. H. Freuch, chef du département des réparations.

    Aussitôt cette porte ouverte, un grand gaillard aux cheveux blonds, au visage large et épanoui, aux favoris dernière mode, aux larges mains velues et robustes, vêtu d'une chemise blanche, d'un col bleu pâle et d'un complet de même couleur vint s'incliner devant son directeur.

    N'ayant que peu de temps à sa disposition, M. Handly coupa au plus court et dit, en s'adressant au chef du département: "M. Freuch, voici MM Rick Hold et Bob Lemon qui travailleront désormais dans votre section" et, cela dit, le directeur retourna à son bureau.

    Sans perdre un instant, M. Freuch entraîna nos deux lascars vers l'arrière de l'office pour les instruire sur le travail qu'ils auront à accomplir dès le lendemain matin.  Comme deux employés avaient pris leurs retraites, Rick et Bob devaient les remplacer sur l'atelier roulant.  C'est le coeur battant qu'ils signèrent leurs papiers et qu'ils reçurent les clefs de leurs coffres d'outils et de leurs cases à vêtements respectifs.

    Une demi-heure s'était à peine écoulée depuis leur entrée dans l'établissement qu'ils ressortaient avec une place assurée; la première depuis fort longtemps.

    Enfin la chance leur avait sourie et leur avenir était assurée pour un bon bout de temps.

Chapitre III

   Le lendemain matin, tout feu tout flamme, Rick et Bob se dirigèrent vers Strust House pour rallier leur nouveau poste de travail.

    Dans le temps de le dire, nos deux inséparables avaient revêtus leurs habits de travail et leurs chemises achetées à prix modiques chez le fournisseur des débardeurs situé non loin de la pension.  À sept heures et demie précise, leurs cartes poinçonnées, Rick et Bob se présentèrent au conducteur de l'atelier mobile à l'entrée principale du garage situé non loin de là.  Lorsqu'ils purent détailler leurs outils, leur joie ne connut point de borne car leur matériel comprenait de la petite clé 1/16 jusqu'à la grosse clé anglaise dernier modèle.

    En attendant un appel, Rick s'amusa à remonter un vieil attirail de bout de fer et Bob manipula une série de fils conducteurs de courant d'un petit compresseur automatique.  Soudainement, un coup de téléphone, un moteur que l'on démarre, les grandes portes qu'on ouvrent et les voilà partis pour dépanner une rampe de métro immobilisée sur une voie secondaire.  Tout le long du parcours, les deux amis purent détailler la complexité des trajets des voies qui parcouraient Londres en tout sens.

    Enfin la voilà, tâche blanchâtre sur le décor noirâtre du reste du parcours.  Énorme et élancée, la locomotive semblait morte alors que son organe vital ne donnait signe de vie.  Comme c'était plutôt là le travail de Bob que de se débrouiller avec l'énorme échafaudage de fils qui constituaient l'oeuvre maîtresse du moteur, Rick s'égara dans la visite des organes secondaires de l'engin: pression d'huile, eau du radiateur, vérification des deux batteries et vérification des pompes à eau et à diesel.

      Plus le temps passait, plus le contrôleur de la rampe s'énervait par le retard encouru par la réparation.  Les mains enduites de graisse, Rick trouva une défectuosité dans la pompe à diesel : le paquetage entre les deux parois de la pompe qui obstruait presque complètement l'admission du diesel au filtre près du moteur en lui-même.  Peu de temps après, c'est Bob qui trouva la cause de l'immobilisation forcée de la rampe : une bougie encrassée qui ne recevait plus l'étincelle projetée par le générateur.

    Sur le chemin du retour, Rick et Bob élaborèrent un moyen de vérification de toutes les locomotives du métro.  Comme la réparation avait presque pris toute l'avant-midi, les deux amis eurent tout juste le temps de se laver avant d'aller dîner.

    N'ayant aucune grosse réparation à effectuer de l'après-midi, les deux comparses purent bricoler et se créer toutes sortes d'outils indispensables à leur métier.  Puis vint quatre heures et demie et le temps du débrayage.  Nos deux mécaniciens retournèrent à la pension un peu las mais très content de leur première journée de travail.

    Le lendemain, dimanche, c'était journée de relâche et les deux nouveaux manoeuvres en profitèrent pour aller fêter l'événement dans un petit bistro français du French area dans Pigale.  Le soir venu, un peu éméchés, Rick et Bob revinrent profiter du sommeil du juste pour être en forme pour la journée à venir.

Chapitre IV

    Sous un ciel libre de tout nuage, les deux mécaniciens reprirent leurs places sur l'atelier roulant.

   Un autre téléphone et un autre départ pour aller secourir une locomotive en détresse dans French area.  Mêmes gestes, mêmes difficultés et même impatience du conducteur; une vraie routine.

   Soudain un cri.  Un cri de désespoir.  Un cri de mort.  Laissant leur ouvrage en plan, Rick et Bob se précipitèrent vers l'arrière de la rampe.  Là, une personne baignait dans une mare de sang.  C'était le corps du chef mécanicien de la locomotive.  Levant les yeux, Rick vit deux ombres s'esquiver dans le noir du couloir et, d'un commun accord, Rick et Bob engagèrent la poursuite.

   Courrant à en perdre le souffle, Bob et Rick gagnèrent peu à peu du terrain sur les deux assassins car on ne pouvait pas en douter.  À un certain moment, les deux apaches passèrent sous la lueur d'un réverbère et les deux mécaniciens purent les détailler.  Un peu plus petit qu'eux peut-être, assez carrés d'épaule, un cou volontaire et un complet foncé.  Ils devaient être jumeaux à en juger par leur apparence.

   Lentement, les deux amis se rapprochaient des deux assaillants.  Sentant la bagarre proche, les deux mécaniciens sortirent leurs armes : le poing américain pour Bob et le poignard arabe pour Rick.  Les deux bandits, pour leur part, sortirent deux pistolets : des Smith & Wesson à six coups.

    En deux temps trois mouvements, nos deux amis rattrapèrent les criminels.  Tous les quatre, face à face, se regardèrent un court instant et Bob et Rick foncèrent.

    Alors que Bob, avec son poing américain, assommait son adversaire, celui-ci eut le temps de lui décharger son arme dans la poitrine.  Rick, après avoir mortellement blessé son rival, reçut pour sa part une balle au thorax.

    Le directeur du personnel du métro ainsi que le gérant des réparations quittèrent en vitesse leurs occupations pour se précipiter vers les lieux de la tragédie.

Épilogue

    Fendant le cercle des curieux, MM Handly et Freuch s'agenouillèrent auprès des deux mourants.

   Se tenant presque main dans la main, Rick et Bob jetèrent un dernier regard au directeur et au gérant, et, se souriant l'un à l'autre comme pour s'encourager, les deux amis allèrent rejoindre leurs ancêtres.

FIN

Sel Reiht
1964